S’il y a un fil conducteur dans la vie de Jacob Elordi ces jours-ci, c’est bien celui de la métamorphose.
L’acteur australien s’est d’abord fait remarquer dans la saga Netflix The Kissing Booth. En 2019, il a rejoint la série phénomène de HBO Euphoria, avant de s’imposer comme une véritable star de cinéma avec Priscilla de Sofia Coppola et Saltburn d’Emerald Fennell. Prochaine étape : incarner Heathcliff dans l’adaptation des Hauts de Hurlevent signée Fennell, face à Margot Robbie.
Récemment, Jacob est revenu à ses premières amours télévisuelles pour tourner la très attendue troisième saison de Euphoria. Et comme il nous l’a confié, retrouver le plateau après plusieurs années particulièrement intenses a été une expérience profondément régénératrice, presque salvatrice.
La transformation la plus spectaculaire de Jacob Elordi à l’écran a eu lieu dans son rôle le plus audacieux à ce jour. Pour Frankenstein, la récente épopée Netflix de Guillermo del Toro, l’acteur a passé des heures à la table de maquillage, où on l’a couvert de prothèses pour qu’il incarne la créature du savant homonyme. Mais, même sous ces couches artificielles, son jeu s’exprime comme jamais. Il gagne même en intensité. Le monstre qu’il campe est une présence hantée, terrifiante, mais profondément touchante aussi.
Jacob Elordi avait très peu de temps pour préparer son rôle, rien de moins que l’un des personnages les plus célèbres du répertoire. Andrew Garfield était initialement prévu pour le rôle ; mais il a dû se retirer pour des raisons de calendrier. Jacob Elordi a été engagé alors qu’il ne restait qu’environ neuf semaines avant le début du tournage. À ce moment-là, il travaillait encore sur The Narrow Road, la mini-série consacrée à la Seconde Guerre mondiale, ce qui l’a empêché de se lancer tout de go dans la préparation.
« J’ai eu beaucoup de chance d’avoir perdu énormément de poids, puisque nous incarnions des prisonniers de guerre. Mon instinct et mon physique étaient déjà réduits à une sorte d’état primitif, explique-t-il. J’arrivais donc sur Frankenstein avec, en quelque sorte, l’ossature du personnage déjà présente dans celui que je jouais. »
Une fois la série terminée, Jacob se retire dans les bois, où il a passé quatre semaines à entrer dans l’état d’esprit de la créature. L’acteur évoque ci-dessous le lien entre le monstre de Frankenstein et Jésus, s’interroge sur une possible rédemption de Nate dans la prochaine saison d’Euphoria et livre son opinion très tranchée sur l’intelligence artificielle à Hollywood.
Vanity Fair : Avec un temps de préparation aussi court, par quel moyen vous êtes-vous préparé à jouer la créature ?
Jacob Elordi : Je ne pouvais pas me permettre une approche trop intellectuelle, parce que je tournais autre chose en parallèle. J’avais un carnet, rempli d’images, de références, de couleurs. Et dans ce carnet, j’ai appris à écrire de la main gauche, ce qui est un vrai défi pour moi puisque je suis droitier. Ça m’a aidé à trouver un certain inconfort dans ma manière d’habiter mon corps. Ensuite, quand j’ai quitté le tournage sur lequel je travaillais et que je suis rentré chez moi, dans la forêt où je vis seul, un endroit magnifique. Tout s’est apaisé et ralenti pendant ces quatre semaines. J’ai l’impression qu’elles ont duré plusieurs mois. J’ai essayé d’ouvrir mon regard sur le monde. De ressentir le vent sur mon visage quand j’avais froid. De me concentrer sur ces sensations pour imaginer ce que le froid pouvait représenter pour quelqu’un composé de morceaux disparates, qui n’avait aucune expérience de vie.
Qu’avez-vous ressenti en vous découvrant pour la première fois entièrement maquillé et couvert de prothèses?
J’étais électrisé, parce que je me demandais à quel point j’allais être méconnaissable. Je voulais incarner un personnage, pas seulement un symbole. J’avais vu les prothèses sur un buste, mais on ne sait jamais ce que ça donnera une fois fusionné avec un visage. Certaines pièces avaient été conçues pour un autre acteur. Dans ma tête, il restait possible que je ne fasse même pas le film au final. Mais quand les prothèses ont été posées, j’ai ressenti une forme d’évidence, comme une fusion parfaite.
Avez-vous trouvé cela libérateur de ne plus avoir à penser à votre apparence, vous qui êtes souvent qualifié de « sex-symbol » ?
Je suppose que la perception que les gens ont de moi, ou les étiquettes qu’ils me collent, fait en partie écho au propos du film. Je ne m’identifie pas à ces projections et je ne tiens pas compte de l’opinion des autres. Je joue avec la même intensité, la même passion, la même exigence depuis l’âge de 14 ans. Si j’écoutais ce que l’on dit de mon apparence, je serais foutu. Le but, c’est de s’immerger dans une autre peau et, si possible, de disparaître derrière le personnage.
Guillermo del Toro est connu pour son univers effrayant. Comment situez-vous sa version de Frankenstein dans la lignée de son œuvre, ou des films de monstres en général ?
Il parle souvent du fait qu’il réfléchit à ce film depuis Cronos. Tous ses films, à mes yeux, sont parfaits à leur manière, et certains sont objectivement des grandes réussites. Et celui-ci, pour moi, est son chef-d’œuvre. Le plus fou, c’est que je sais qu’il en a encore énormément en réserve. Mais ce film est d’une intimité profonde. Plus je le connais, plus je passe de temps avec lui, plus je comprends le film. Avec le recul, et dans l’histoire du cinéma de monstres, je ne pense pas qu’on puisse offrir à une créature un regard plus empathique, plus compréhensif, que celui de Guillermo del Toro. Quand il était jeune, il croyait en cette créature comme on croit en Jésus. On est donc face à une spiritualité pleinement assumée. Peu de cinéastes savent capter la spiritualité de cette façon à l’écran, et je pense qu’il y est parvenu ici.
Cela représente une pression énorme pour vous. Vous a-t-il parlé de cette association avec Jésus avant le tournage ?
Oui. Mais vous savez, c’était surtout une invitation à prendre tout cela au sérieux, comme je le faisais. Le cinéma a toujours été toute ma vie. Les gens disent souvent : « Ce ne sont que des films, ce n’est pas une question de vie ou de mort. » J'entends, mais pour moi, si, c’est une question de vie ou de mort. Et là, j’avais cet homme en face de moi qui me disait : « C’est une question de vie ou de mort. » Lors de notre première conversation, il m’a appelé et m’a dit : «La transformation avec les prothèses, ce n’est pas du maquillage, ce n’est pas de la peinture. » Il a ajouté : « C’est un sacrement. C’est sacré. » Quand quelqu’un vous dit ça, c’est comme recevoir un ticket d’or. C’est quelqu’un qui vous dit : « Vas-y, tu as carte blanche pour aller jusqu’au bout. »
Vous venez aussi de terminer le tournage de la troisième saison d’Euphoria, qui est très attendue. Qu’est-ce que cela vous a fait de revenir sur la série après tant de temps ?
Je me suis énormément amusé sur le tournage. J’avais l’impression de jouer un personnage complètement différent, parce que tant de temps s’est écoulé. C’était aussi excitant de revenir, parce que lors de la première saison, j’arrêtais pas d’embêter Sam Levinson, le créateur de la série, en lui disant à quel point je voulais faire du cinéma. Là, j’avais l’impression d’être le fils prodigue qui revient, les bras chargés d’histoires et d’expérience sur les plateaux de cinéma.
Est-il possible pour Nate de trouver une forme de rédemption, ou est-ce seulement quelque chose que vous souhaiteriez pour ce personnage?
Avez-vous vu Frankenstein ?
Oui, je dirais que d’une certaine manière Frankenstein et Euphoria sont liés.
Oui. Tout le monde peut accéder à une forme de rédemption. Guillermo a dit quelque chose de très juste: «La première étape, la plus grande et la plus difficile, c’est le dialogue. Il ne débouche pas forcément sur un résultat, mais il faut ouvrir le dialogue.» C’est la seule manière d’avancer vers la rédemption. J’aimerais croire qu’il existe une rédemption pour chacun. Et si ce n’est pas une rédemption, alors au moins une possibilité de compréhension.
Avez-vous le sentiment que Euphoria a été un tournant, ou un catalyseur dans votre carrière pour avoir les rôles de cinéma que vous désiriez?
Je pense que oui. J’ai eu l’opportunité de travailler avec Adrian Lyne (Eaux profondes) en même temps que je tournais Euphoria. J’ai toujours eu beaucoup de chance sur les plateaux, mais là j’ai senti un véritable changement. Peut-être simplement parce que, pour la première fois, on me proposait des rôles qui me permettaient de suivre le type de préparation que je voulais, d’interpréter des personnages avec la profondeur que je souhaitais. Travailler avec Sofia Coppola, ça a été pour moi, un véritable point de bascule.
Mais Euphoria m’a aussi appris quelque chose sur le monde. La série est pleine d’acteurs exceptionnels, avec un jeu extrêmement précis. Et pourtant, tout cela se dilue face à sa popularité. En Australie, on appelle ça le « tall poppy syndrome ». Quand quelque chose devient immense et unanimement célébré, ça perd une partie de sa puissance. Ou alors, ça devient soudainement « pas cool » de l’aimer parce que tout le monde l’aime.
Guillermo del Toro a exprimé une opinion très négative contre l’utilisation de l’IA dans le cinéma. Quel est votre point de vue sur les répercussions possibles de l’intelligence artificielle sur votre industrie ?
En tant qu’être humain, ça me gonfle. Et je n’aime pas non plus le débat permanent et envahissant que l’on nourrit sur ce sujet. Même le fait qu’on me pose la question. Ça ne m’intéresse pas, parce que c’est chiant à mourir. Ce ne sont que des uns et des zéros. Des chiffres. Je n’arrive pas à m’y intéresser. Personnellement, ça me fait chier. Si c’est votre truc, amusez-vous dans votre garage, bricolez, construisez un robot. Pour ma part, je préférerai toujours embrasser quelqu’un sur une plage, lire un roman et attraper un coup de soleil.
Ok. Mais en dehors d’Hollywood et du cinéma, qu’est-ce qui vous passionne aujourd’hui ?
Hollywood et le cinéma.
Un peu facile comme réponse…
Je sais ! Mais c’est vrai. Je suis vraiment passionné par l’art, et surtout quand il passe par le récit. Tout me touche : les photographies, les tableaux, la musique, découvrir de nouveaux artistes, partager mon enthousiasme avec quelqu’un. On a tendance, en ce moment, à penser que tout est foutu. Mais même si c’était le dernier instant, il resterait de la beauté à trouver. Il y a encore tant de choses. Des livres continuent d’être publiés. On peut encore aller boire un café. On peut encore serrer un ami dans ses bras. Je peux encore caresser mon chien. Il y a encore tellement de choses à aimer.



