Joyce Carol Oates : « Je préférerais retrouver mon mari que de remporter un prix Nobel »


Autrice d’une centaine de romans, mais aussi de poèmes, de pièces de théâtre et d’essais, Joyce Carol Oates ne se lasse pas de dépeindre la société états-unienne dans toute sa complexité. À 88 ans, celle qui n’a jamais eu peur de la plage blanche revient sur son parcours et en profite pour étriller Donald Trump, tout en nous révélant pour qui elle renoncerait au prix Nobel.
Joyce Carol Oates  « Je prfrerais retrouver mon mari que de remporter un prix Nobel »
San Francisco Chronicle/Hearst Newspapers/Getty Images

Les lecteurs de Joyce Carol Oates savent qu’elle est l’une des écrivaines les plus prolifiques de tous les temps (« À part peut-être Stephen King ou James Patterson ? », dit-elle avec un air pensif), et que chaque fois que le comité du prix Nobel annonce ses lauréats, tout le monde pense que son tour est enfin venu de recevoir le prix de littérature. Quand on le lui fait remarquer, Joyce Carol Oates, 88 ans, visage fin et anguleux, lunettes rondes et chemise bleu clair, esquisse un sourire : « Je préférerais de loin retrouver mon mari et revenir à l’époque où nous étions ensemble, plutôt que de remporter le prix Nobel. Un jour, on m’a dit que les seuls qui se soucient vraiment des prix qu’on reçoit, ce sont nos parents et nos partenaires. Je n’ai plus aucun des trois », dit l’écrivaine avec la même lucidité que celle avec laquelle elle analyse la société américaine dans ses romans. Son dernier en date, Fox, paru en 2025 aux éditions Philippe Rey, aborde le cas d’un professeur à la recherche d’élèves fragiles à séduire.

Dans vos romans, vous n’avez pas peur de parler de meurtres et, désormais, de pédophilie : qu’est-ce qui vous attire vers de tels sujets ?
Mes romans sont comme des miroirs de la société américaine contemporaine ; mon but, c’est de la décrire de la façon la plus lucide et objective possible.

Avez-vous déjà eu du mal à dormir en écrivant de telles histoires ?
Mon « moi d’écrivaine » est fort différent de mon « moi personnel ». Ce dernier peut avoir des problèmes à affronter, mais pour le premier, l’écriture est comme un fleuve souterrain à l’abri du monde. Prenez la mort de mon premier mari, en 2008 : même si j’étais anéantie, l’écriture continuait de couler. Je suis peut-être comme ces neurochirurgiens qui, lorsqu’ils entrent au bloc opératoire, ne peuvent plus se permettre de penser à quoi que ce soit d’autre.

Votre « moi personnel » a-t-il déjà souffert d’insomnies ?
Surtout à l’adolescence, même si ça m’arrive encore parfois. Je peux vivre des journées hyper stressantes et dormir comme un loir, ou passer une journée tranquille et ne pas fermer l’œil de la nuit. C’est l’un des nombreux mystères de l’espèce humaine qui m’a toujours intrigué.

Joyce Carol Oates  « Je prfrerais retrouver mon mari que de remporter un prix Nobel »

Les secrets semblent vous intriguer, eux aussi : dans vos mémoires, Paysage perdu, vous dites que vos parents vous cachaient des choses quand vous étiez petite.
Chaque famille a ses secrets, et beaucoup partent de bonnes intentions, car il est normal de vouloir protéger les enfants de certaines vérités difficiles. À cet égard, mon frère et moi avons vécu une enfance particulièrement protégée. À tel point que nos parents ont omis de nous parler de beaucoup de choses, comme du fait que nous étions pauvres.

Certains traumatismes ont-ils une date d’expiration ?
C’est une bonne question, mais je ne saurais y répondre. Ce que je peux vous dire, c’est que, quand Oprah Winfrey m’a demandé d’interviewer ma mère pour son émission, j’ai été frappée de constater que, même si elle était déjà âgée, elle souffrait encore à l’idée d’avoir été abandonnée par sa mère biologique. Ma mère était une personne très aimante, elle cousait des vêtements et tricotait, à tel point qu’aujourd'hui encore, j’utilise souvent ses courtepointes. Découvrir qu’elle gardait encore cette blessure après tout ce temps m’a profondément bouleversée.

Y a-t-il quelque chose qui a particulièrement marqué votre enfance ?
J’ai été victime de harcèlement à l’école, mais c’était alors assez courant, et on n’y accordait guère d’importance. Je n’étais qu’une victime parmi tant d’autres, mais c’est là que j’ai appris à courir plus vite que les autres, pour ne pas me faire attraper. C’est une habitude que j’ai toujours essayé de conserver : je ne suis peut-être plus capable de courir, mais faire de longues promenades m’aide non seulement sur le plan physique, mais aussi dans mon travail.

Votre travail vous amène aussi à prendre position sur des sujets politiques, y compris en ce qui concerne Donald Trump. Pourquoi tant d’acteurs ou de réalisateurs ne le font-ils pas ?
Ayant été professeure à l’université de Princeton, je ressens le besoin d’être honnête sur mes convictions, même si je ne me considère pas comme une personnalité publique : je ne pense pas que mes opinions aient beaucoup d’influence. Il n’en reste pas moins que Donald Trump a réussi à faire une chose qu’aucun président avant lui n’avait faite : diviser les États-Unis.

Qu'entendez-vous par là ?
Les États-Unis sont un pays immense, qui regorge de traditions et de cultures différentes. Tous les présidents, qu’ils soient républicains ou démocrates, ont toujours cherché à maintenir l’unité du pays. Donald Trump est le premier président de l’histoire à inciter délibérément les gens à se haïr et à se diviser. C’est comme si un père ne cachait pas qu’il aime un de ses fils et en méprise un autre, en leur réservant à chacun des châtiments différents. C’est tout bonnement terrifiant. Moi qui vis dans l’État démocrate du New Jersey, je n’ai pas à me plaindre, mais il y a de nombreux États républicains où les financements destinés à l’éducation, à la santé et aux vaccinations ont disparu. Sans parler du droit des femmes à l’avortement.

Joyce Carol Oates  « Je prfrerais retrouver mon mari que de remporter un prix Nobel »
Bettmann

Des pays comme l’Italie ou le Japon sont dirigés par des femmes de droite : pensez-vous qu’il faille être conservatrice pour accéder au pouvoir ?
Il me semble en effet qu’une candidate de droite a plus de chances de réussir qu’une candidate de gauche : prenez Margaret Thatcher en Angleterre, par exemple. Aux États-Unis, nous avons plusieurs femmes gouverneurs qui font du bon travail, mais la fonction présidentielle, c’est autre chose, comme si notre culture ne parvenait pas à y imaginer une femme. Aujourd’hui encore, de nombreuses personnes déclarent ouvertement qu’elles ne voteraient jamais pour une femme.

En 2026, Hillary Clinton a pourtant obtenu plus de voix que Donald Trump.
Elle a gagné avec une large avance en nombre de voix : le problème, c’est notre système électoral, qui me semble clairement présenter plusieurs failles.

L’an dernier, c’est Elon Musk qui vous a attaquée, vous qualifiant notamment de menteuse.
Rien de ce qui se passe sur X n’est très sérieux. J’avais juste écrit un commentaire sur le fait qu’il était étrange d’être extrêmement riche sans manifester d’intérêt pour la culture ni vouloir financer la construction d’un parc, d’une école ou d’un hôpital : je parlais de façon générale et je n’ai jamais cité son nom, mais manifestement, il s’est senti concerné. Il n’en reste pas moins que j’ai choisi de ne pas donner suite à cette polémique, car cela ne me semblait pas très important.

Vous n’avez jamais songé à quitter X, où vous êtes très active ?
Ce qui est bien avec X, c’est que ça vous permet de ne voir que ce que vous choisissez de voir : les tweets d’Elon Musk, par exemple, ne m’apparaissent jamais. Je suis des poètes, des artistes, des éducateurs, des militants pour les droits des animaux et des féministes, et j’essaie aussi d’y recommander des films ou des livres : ce n’est pas un espace strictement politique.

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Joe McNally/Getty Images

Vous a-t-on déjà fait sentir que vous aviez tort de ne pas vouloir d’enfants ?
Non, car dans le milieu universitaire où j’ai évolué, beaucoup de gens n’en ont pas. Ça aurait sans doute été différent dans une autre région des États-Unis. Ce n’est pas que je n’aime pas les enfants, mais je n’ai jamais ressenti le désir de devenir mère.

Vous êtes devenue veuve à deux reprises : en quoi cela a-t-il changé votre vie ?
D’une façon très concrète : je vis dans une maison qui est devenue très silencieuse, alors qu’elle était autrefois animée par les conversations et les repas en compagnie de ceux que j’aimais. Maintenant, il n’y a plus que moi et mes deux chats.

« La première et la plus importante tâche d’une veuve est de rester vivante », écrivez-vous dans L’Histoire D’Une Veuve.
La douleur d’avoir perdu quelqu’un de très cher, c’est comme si on se coupait et que la blessure ne s’arrêtait jamais de saigner. Une chose qui me console, c’est de savoir que je ne suis pas la seule à vivre une telle situation : avec les années, j’ai appris que, dans une certaine mesure, l’amitié parvient à combler le vide laissé par cette perte.

Avez-vous peur de la mort ?
Ayant passé beaucoup de temps au chevet de mes deux maris, j’ai surtout peur des hôpitaux. Philip Roth a écrit que vieillir n’est pas une bataille, mais un massacre. Je suis d’accord avec lui.

En 60 ans de carrière, vous avez écrit plus de 100 livres. Avez-vous déjà ressenti l’angoisse de la page blanche ?
Non, heureusement : j’ai toujours énormément d’idées. Je crains davantage de perdre ma santé ou mes forces physiques, et de ne plus avoir l’énergie nécessaire pour travailler.

Que représente l’écriture pour vous aujourd’hui, à 88 ans ?
C’est quelque chose de profondément ancré dans l’expérience humaine. Comme le chant des oiseaux. Raconter des histoires fait partie de la vie. Ou, du moins, de la mienne.

Initialement publié par Vanity Fair Italie