Cette demeure en était le symbole : le duc et la duchesse de Sussex avaient tout pour y arriver. Leur villa californienne de Montecito était la promesse d’un futur ouvert et radieux, les hauts murs du quartier résidentiel fermé les autorisant à doser avec parcimonie leurs apparitions. Les treize cheminées de la maison, « la plupart centenaires et ramenées de France », donnaient même à l’ensemble un petit cachet vieux continent, idéalement délesté de tout contexte problématique.
À 14,65 millions de dollars pour plus de 1670 mètres carrés, soit la moitié du prix médian actuel par mètre carré à Montecito, Rockbridge était une véritable aubaine. Le précédent propriétaire, un oligarque, espérait y filer le parfait amour ; l’échec de ce doux rêve l’a contraint à se délester au plus vite de son bien, et ce largement en dessous de la valeur du marché, selon une source proche du dossier. La propriété semblait idéale pour le duc et la duchesse, le prince Harry et Meghan Markle. Elle aurait dû constituer la base opérationnelle parfaite d’Archewell, leur association à but non lucratif et studio d’entertainment, un business model peu orthodoxe – mi noblesse oblige, mi folie des grandeurs hollywoodienne – recalé sans appel par Elizabeth II, Charles III et le prince William lors du fameux « Sommet de Sandringham » de janvier 2020.
Ce mois de janvier marque le cinquième anniversaire de cette tentative de pourparlers ratée. En tournant le dos à la famille royale, le couple a durablement écorné son image et fini par se retrouver en difficulté à la fois sur les plans juridique, financier, personnel et pratique. Passer du statut de souverains de droit divin à celui de startuppeurs en exil n’est pas chose aisée. Pourtant, les opportunités n’ont pas manqué. Pendant plusieurs mois, Vanity Fair s’est entretenu avec des dizaines de personnes ayant travaillé ou partagé l’intimité du couple afin de comprendre la place exacte qu’ils occupent dans leur nouvelle communauté californienne, la nature des obstacles rencontrés par les deux aspirants producteurs sur le chemin de leurs rêves, et comment leurs déboires avec la monarchie préfiguraient certaines de leurs difficultés actuelles (Harry et Meghan ont refusé d’être interviewés pour cet article).
Harry travaille toujours en étroite collaboration avec les organisations caritatives qu’il a fondées : l'Invictus Games Foundation et Sentebale, un organisme qui se concentre sur la santé mentale et l’impact de la pauvreté et du VIH dans les pays d’Afrique australe. « Il fait preuve d’un grand sérieux lorsqu’il parle de son travail en Afrique », affirme un proche du couple. Là-bas, il a aussi réussi à s’émanciper du joug de « Willy » (car comme Harry l’expliquait dans Le Suppléant, son autobiographie sortie en 2023 : « L’Afrique, c’était son truc. ») Archewell recouvre également l’action de Meghan pour valoriser et soutenir les jeunes femmes, comme l’initiative 40x40, dans le cadre de laquelle elle avait demandé, à l’occasion de son quarantième anniversaire, à quarante amies célèbres, comme Melissa McCarthy ou Sophie Grégoire Trudeau, alors épouse du Premier ministre du Canada, de jouer les mentors – 40 minutes durant et via Zoom – auprès de jeunes femmes retournant au travail après la pandémie. Le 14 mars de l’année dernière, quatre ans après leur départ pour la Californie donc, Meghan annonçait sur Instagram l’arrivée prochaine d’American Riviera Orchard, sa ligne de produits pour la maison et autres accessoires du même acabit. Archewell Productions a également sur le feu deux séries Netflix très médiatisées – une docu-série baptisée Polo, sur l’univers de Nacho Figueras, un copain de Harry, dont la première a eu lieu le 10 décembre dernier, et une série autour de Meghan et de l’art de recevoir, With Love, Meghan. Cette dernière est un projet qui, dans le langage promotionnel de Netflix, « réinvente le genre de l’émission lifestyle, en mêlant conseils pratiques et conversations franches avec des amis, nouveaux et anciens ». Trois jours avant la date prévue pour la première de l’émission, le 15 janvier, Meghan a annoncé que sa diffusion serait repoussée au 4 mars. Motif invoqué ? « Nous nous concentrons sur les besoins des personnes touchées par les incendies de forêt dans mon État d’origine, la Californie. » Le couple s’est porté volontaire pendant la crise à Los Angeles et a fait des dons aux personnes déplacées par les incendies, tout en accueillant des amis qui ont dû évacuer leur propre maison.
Selon la productrice Jane Marie, qui a collaboré avec le couple alors qu’ils développaient des projets audio à Archewell et a ensuite produit un podcast avec Michelle Obama : « Ils sont plein de naïveté, plein d’espoir quant à ce qu’il est possible de faire en termes de storytelling, de bonnes œuvres, ce genre de choses. J’aimerais avoir ce genre d’optimisme. »
L’optimisme était effectivement de mise lorsque le couple a signé avec Spotify en 2020 – pour eux, comme pour celles et ceux qui étaient venus prêter main forte sur le projet. « Je pensais avoir trouvé le rôle de ma vie », raconte une personne qui a travaillé avec le couple sur ses projets médiatiques. Simple « fan » à la base, elle était impatiente de créer le type de contenu à fort impact que Harry et Meghan semblaient vouloir produire. « J’imaginais que Meghan, Harry et moi, on deviendrait super potes et qu’on sillonnerait le monde en aidant les gens. »
La curiosité pour le couple semblait insatiable, mais un tel engouement était-il vraiment justifié ? Sont-ils vraiment si intéressants que ça ? Une fois évoqués l’enfance unique et difficile de Harry et les humiliations et le racisme subis par Meghan aussi bien dans la presse britannique que dans sa royale belle-famille, que reste-t-il au juste ? Comme le résume un ancien employé de Spotify, « ce que vous fuyez est finalement toujours ce qui vous rend captivant ».
La presse a fait ses choux gras du contrat à 20 millions de dollars avec la maison d’édition Penguin Random House pour Le Suppléant et du partenariat à 100 millions de dollars avec Netflix pour, entre autres, la série documentaire Harry & Meghan (selon un représentant de la plateforme de streaming : « Nous ne divulguons pas la nature de nos accords financiers avec les talents, mais je peux vous confirmer officiellement que le chiffre de 100 millions de dollars est inexact »). En août 2022, dans le but de promouvoir son premier et pour l’heure unique podcast pour Spotify, Archetypes, Meghan faisait la couverture du magazine The Cut dans lequel elle déclarait : « Je suis si heureuse de pouvoir enfin m’exprimer » et « C’est comme si je trouvais... non pas ma voix, je l’ai depuis longtemps, mais disons que je suis enfin en mesure de la faire entendre. » Lorsque l’intervieweur lui demandait, à plusieurs reprises, ce qu’elle souhaitait exprimer au juste avec cette parole enfin libérée, Meghan louvoyait. « J’ai beaucoup de choses à dire, ou pas. Que dites-vous de ça ? Comme on dit, parfois le silence à la fin d’une chanson, c’est encore de la musique. » Ou : « Je n’ai jamais eu à signer le moindre document m’obligeant à me taire. Je peux parler de toute mon expérience, ou choisir de ne pas le faire » (l’une des sources ayant parlé à VF pour cet article affirme quant à elle avoir signé un accord de confidentialité dans le cadre de son travail avec Harry et Meghan). Une autre personne qui a travaillé en étroite collaboration avec le couple – et « les adore » – déclare pour sa part : « À part le polo, je n’ai pas la moindre idée de ce que sont les centres d’intérêt [de Harry]. Ni de ce à quoi peut bien ressembler sa vie intérieure. »
Le processus de développement n’a pas été de tout repos. L’ancien employé de Spotify déclare : « Ils ont eu l’idée de faire un podcast parce qu’ils savaient que d’autres célébrités en faisaient. » Ces dernières se divisent en deux catégories : celles à qui on a offert des ponts d’or pour se lancer dans le podcast, comme Harry et Meghan donc, et celles qui décrochent la timbale après avoir fait la preuve de leur talent en la matière, comme Will Arnett, Sean Hayes et Jason Bateman, avec Smartless. L’ancien de Spotify explique que Harry et Meghan « n’ont pas fait ce que font les célébrités avec les podcasts, à savoir ouvrir le micro et parler. Eux, ils avaient envie de trouver un grand thème pour expliquer le monde, mais ils n’avaient pas d’idée. » Quelqu’un ayant travaillé en étroite collaboration avec eux sur des projets de cette nature conteste cette version et déplore que la confidentialité à laquelle sont tenus les employés et la propre réticence de Meghan et Harry à s’exprimer sur le sujet privent le public de l’explication de l’abandon, pour des raisons pratiques, des projets de qualité sur lesquels ils ont travaillé. « On a l’impression, dit-elle, que la seule histoire, c’est “Ils n’ont pas respecté leur contrat.” Mais ce n’est pas comme si rien n’avait été fait. »
Les personnes impliquées dans la production affirment que le couple a fait des essais sur quelques idées, comme une émission de type This American Life [un genre de Là-bas si j’y suis US] que Harry et Meghan se seraient relayés pour animer entourés d’invités issus de la société civile. Bloomberg a également rapporté que Harry avait envie d’animer une série d’interviews d’hommes influents aux passés complexes, comme Mark Zuckerberg, Vladimir Poutine ou Donald Trump. L’idée n’était pas seulement d’avoir des invités au parcours chaotique, mais de comprendre comment ces expériences avaient fait d’eux des sociopathes – c’est du moins ce qu’envisageait Harry, selon une personne proche du processus d’idéation (la source qui a travaillé en étroite collaboration avec le couple sur des projets audio se souvient de Harry déclarant : « J’ai moi-même subi de très graves traumatismes dans mon enfance. C’est évident. Ma mère a quasiment été assassinée. Qu’est-ce qui fait que je ne suis pas devenu l’un de ces bad guys ? ») Tenir toute une saison avec des sociopathes mondialement connus devisant sur les raisons qui les ont conduits à devenir des sociopathes ? N’importe quel journaliste à peu près lucide vous le dira : bon courage pour trouver des candidats.
Le temps passant – près de deux ans se sont écoulés entre la signature du contrat et le premier épisode d’Archetypes –, Spotify a commencé à presser Harry de produire quelque chose (n’importe quoi) à donner à entendre au public. L’ancien employé de Spotify raconte que Harry est venu un jour au bureau de Los Angeles et a demandé un chocolat chaud. Comme il n’y en avait pas dans le bureau, l’équipe s’est démenée pour lui en trouver un. Un pitch est aussitôt soumis à Harry : et s’il discutait chaque semaine avec l’un de ses amis autour d’un chocolat chaud différent dont ils débattraient des vertus ? Proposition rejetée par le prince et son entourage. Une autre idée consistait à ce que Harry « répare » quelque chose chaque semaine, d’un simple pneu crevé au réchauffement climatique. L’ancien de Spotify explique : « Lui voulait faire un podcast sur les sportifs handicapés qui participent aux Invictus Games. Mais le public qui veut écouter ce genre de choses et celui qui veut qu’on lui raconte la vie de Harry n’est clairement pas le même. » Le couple a d’ailleurs produit en 2023 un docu-série pour Netflix, Invictus Games : Les médailles de la résilience, qui est resté bien loin des sommets d’audience de Harry & Meghan.
Toujours selon l’ancien de Spotify, Harry traînait un peu les pieds. Une autre source, qui a passé un entretien d’embauche avec le couple pour travailler avec eux sur des projets de podcasts, précise : « J’avais l’impression qu’il n’avait aucune envie d’être là, de faire ça à ce moment-là... Je m’attendais à un accueil courtois et charmant de sa part. J’en ai été pour mes frais. Pas son genre. Du moins pas ce jour-là. » Et pas dans le contexte d’un entretien d’embauche apparemment, puisqu’une personne ayant travaillé sur la tournée promo de son livre, affirme au contraire n’avoir « jamais rencontré personne avec d’aussi bonnes manières. À l’aise. Ses genoux sont incroyablement souples : il se levait et se rasseyait à chaque fois que quelqu’un entrait dans une pièce... Il était d’une gentillesse et d’une amabilité sans faille avec tout le monde. »
« Putains d’escrocs »
Pourtant, celui ou celle qui passait l’entretien insiste : durant ce dernier, l’attitude de Harry oscillait entre « Pourquoi je devrais faire ça ? » et « Pourquoi on fait ça déjà ? » La personne interrogée dit avoir eu envie, en son for intérieur, de lui rétorquer : « Peut-être parce que Spotify vous a payé une fortune pour ça ? » La source issue de l’entourage proche du couple confirme : « Il a l’air d’être le genre de gars qui, franchement, serait ravi de travailler pour des œuvres de charité pour le reste de ses jours. S’il pouvait laisser Meghan ramener des sous à la maison sans avoir à s’occuper de ça, ça lui irait très bien. »
Dans son podcast, Bill Simmons a raconté sa propre expérience de travail avec les Sussex chez Spotify : « Les putains d’escrocs. C’est ça le podcast qu’on devrait lancer avec eux. Un soir, il faudrait que je me saoule et que je raconte l’histoire du Zoom que j’ai eu avec Harry pour essayer de l’aider sur une idée de podcast. C’est l’une de mes meilleures histoires... Qu’ils aillent se faire foutre. Des arnaqueurs. »
Harry et Meghan ont commencé à se soucier de l’impact que leur contenu pourrait avoir sur leur vie. Jane Marie : « Je peux dire qu’ils avaient de très bonnes idées d’émissions, de bons pitchs, des invités intéressants. Mais accoucher ces idées ou animer eux-mêmes ces concepts plus subversifs, ça aurait été… ils auraient dû déménager à nouveau. Il y a une part d’autocensure, à raison, et une part qui relève des intérêts des acteurs du monde du podcasting, qui ne savent pas ce que c’est [de créer des émissions de qualité]. La combinaison de ces deux facteurs rend compliqué de faire des trucs bien. » La personne qui a travaillé avec eux sur des projets audiovisuels retrace le processus de réflexion qui sous-tendait chaque décision concernant les projets du couple : « Il a beaucoup à perdre et donc beaucoup à protéger, il a le livre, ils ont le documentaire, ils ne veulent pas contrarier la reine, et puis leur image publique… »
Cette même source affirme que l’idée d’Archetypes est en réalité celle d’un autre employé – et non de Meghan – même si ce dernier ne touche aucun droit d’auteur dessus. La production d’Archetypes a commencé en janvier 2021. Selon l’ancien employé de Spotify, Archewell devait à l’origine s’occuper de la production de la série, mais le processus traînant terriblement en longueur, Gimlet, le propre studio de Spotify a été appelé à la rescousse. Selon une autre source proche de la production d’Archetypes, ce contretemps aurait entraîné des coûts et la mise à disposition de ressources supplémentaires de la part de Spotify ; un employé actuel du géant du streaming réfute pourtant le fait que ces surcoûts aient plombé la boîte (la quasi-totalité de l’équipe de Gimlet allait être licenciée dans l’année suivant la sortie d’Archetypes, mais les salariés pointent plutôt la mauvaise gestion de Spotify qu’un projet en particulier).
Comme le rappelle la source anciennement salariée chez Spotify : « Le concept d’Archetypes était plutôt alambiqué pour un podcast. Il fallait définir l’archétype en question, puis expliquer pourquoi telle ou telle femme en était l’incarnation, mais aussi pourquoi en définitive on ne pouvait pas la résumer à ça. Chaque épisode, c’était genre : “Voilà ma copine, on lui a collé telle étiquette, mais en fait elle n’a rien à voir avec cet archétype.” » Parmi ces archétypes – en réalité plutôt des stéréotypes –, on trouvait par exemple la diva (Mariah Carey) ou la bimbo (Paris Hilton et Iliza Shlesinger). Tout le monde pensait que Meghan n’aurait qu’à décrocher son téléphone pour que les invitées se bousculent au portillon. Pourtant, selon l’ancien employé de Spotify, Taylor Swift serait loin d’être la seule à avoir décliné l’invitation, et des rumeurs affirment que Beyoncé et Megan Thee Stallion en ont fait autant (d’autres collaborateurs affirment également avoir entendu ces noms circuler, même si une source proche de l’équipe de Megan Thee Stallion déclare n’avoir jamais entendu parler d’une telle requête).
Selon notre source dans les projets audiovisuels, Meghan acceptait dans un premier temps certaines idées audacieuses, avant de faire régulièrement machine arrière. Dans un épisode, elle voulait utiliser le mot « bitch » car « on l’entend à longueur de journée », comme la source se souvient avoir entendu Meghan le dire. Elle s’est finalement contentée de parler du « B-word » (le mot en b). Un épisode intitulé « Slut », qui devait porter sur la façon dont la sexualité des femmes transgenres est utilisée contre elles, a été rebaptisé au dernier moment « Human, Being » (Être, humain) par Meghan et a dû être complètement remanié en toute fin de production. « Chaque épisode était de plus en plus édulcoré et s’éloignait de plus en plus d’une véritable discussion, explique la source. Ça finissait par ressembler à un cours d’introduction aux études de genre circa 2003. » Bien que le contrat avec Spotify soit en général évalué à 20 millions de dollars, deux sources ont déclaré à VF que de tels contrats ne sont que rarement payés en une seule fois ; en d’autres termes, le couple n’aurait probablement pas reçu le montant total pour seulement douze épisodes d’un podcast. Spotify n’a pas souhaité commenter les termes de l’accord.
Les problèmes concernent également l’ambiance sur le lieu de travail. En 2022, Terry Wood, vice-présidente exécutive de Harpo Productions, la société d’Oprah Winfrey, est engagée pour devenir le « bras droit » de Meghan – selon le mot de la duchesse – après que Archetypes a été récompensé par un People’s Choice Award. Selon la source proche de la production du podcast, Wood se serait montrée colérique, aboyant sur les salariés de Spotify au moindre revirement de Meghan (Terry Wood n’a pas répondu à la demande de commentaire de VF).
La source qui a travaillé sur des projets audiovisuels affirme que les relations de Meghan avec ses employés avaient tendance à suivre plus ou moins toujours le même schéma. Au début, elle se montrait chaleureuse et enthousiaste, créant une atmosphère de camaraderie professionnelle. À la première contrariété, souvent due aux exigences de Meghan et Harry – comme la sortie d’un teaser pour Archetypes cinq mois avant la première de l’émission sans le moindre extrait à promouvoir –, Meghan devenait froide et distante, jugeant son interlocuteur responsable de tous les maux. Selon la source, c’était « vraiment, vraiment, vraiment horrible. Très douloureux. Elle joue constamment aux dames – je ne dirais même pas aux échecs –, et elle est très consciente de la place de chacun sur son “damier”. Et lorsque vous n’êtes plus en odeur de sainteté, elle peut vous jeter aux loups à tout moment. » Dans les faits, toujours selon la source, cela se traduit par un véritable « travail de sape » : « On parle dans votre dos. On vous rabaisse. En mode ado dans Lolita malgré moi, vraiment. » Jane Marie quant à elle ne partage pas cette vision de Meghan, « une personne charmante et authentique » selon elle.
La source qui a travaillé sur des projets audiovisuels avait pour sa part lu les articles dans la presse à scandales sur le comportement de Meghan « terrorisant » les assistants du palais, mais se refusait à y croire. Elle sait désormais, après avoir travaillé avec elle, qu’elle est coutumière du fait. Si l’on peine à croire que Meghan ait pu réellement crier sur un assistant du palais, comme cela a été rapporté, quelqu’un l’ayant connue dans un contexte professionnel précise : « On peut très bien se faire “hurler dessus” sans que quiconque n’élève la voix. C’est une question d’énergie, les gens ont du mal à comprendre cette nuance. »
Deux sources affirment qu’un collègue en lien avec Archetypes s’est mis en congé après avoir travaillé sur trois épisodes seulement, avant de quitter tout bonnement Gimlet. Plusieurs autres racontent comment ils prenaient des pauses prolongées pour échapper à sa surveillance, d’autres encore ont quitté leur emploi ou suivi une thérapie au long cours après avoir travaillé avec Meghan. La personne qui a travaillé elle, mentionnée dans le paragraphe précédent, déclare : « Je pense que Meghan aurait probablement meilleure presse si elle admettait ses propres torts ou la manière dont elle a elle-même contribuer à créer certaines situations plutôt que de se draper systématiquement dans son récit victimaire. » Avant d’ajouter, avec le petit rire amer du plébéien osant du bout des lèvres un jugement sur la duchesse de Sussex : « Mais qui suis-je pour critiquer Meghan Markle ? Elle est for-mi-dable. »
On peine à imaginer la raison qui pourrait pousser une personne dont la gentillesse et la volonté de rendre à toute force le monde meilleur (et au passage de soigner son image de marque) semblent si sincères puisse se livrer à de telles bassesses vis-à-vis de personnes dont le statut est si clairement inférieur au sien. Un début de réponse est peut-être à chercher dans l’épisode d’Archetypes dans lequel Meghan interviewe Mindy Kaling. Cette dernière présume à un moment que Meghan était une enfant populaire. Pourtant, lorsqu’elle fréquentait l’école catholique Immaculate Heart à Los Angeles, lui rétorque Meghan, elle n’avait « jamais personne avec qui déjeuner » : « J’ai toujours été un peu solitaire et très timide, je ne savais jamais où était ma place. Du coup je me suis dit que j’allais devenir présidente du club multiculturel, déléguée de classe en seconde, présidente du club de français, présidente de ci, de ça. Ce stratagème me permettait d’avoir des réunions à l’heure du déjeuner. Je n’avais donc plus à me soucier de savoir avec qui j’allais manger ou ce que j’allais faire : j’étais toujours très occupée. »
En d’autres termes, Meghan est quelqu’un de bien, qui essaie de faire le bien en dépit – et parfois à cause – des personnes malveillantes qui l’entourent. La source proche de la production d’Archetypes raconte qu’au moins un salarié ayant eu à subir les foudres de Meghan a par la suite reçu une note de remerciement de sa main et un cadeau. Est-il si surprenant que sentiment victimaire et désir de bien faire puissent continuer à cohabiter chez quelqu’un qui a été si durement traitée par la presse et la famille de son mari (nous passerons pudiquement sous silence les noms d’oiseaux dont on l’affublait à Immaculate Heart) ? Que Meghan ait pu percevoir comme des ennemis ou des importuns tous ceux – les abominables journalistes, les intrigants des couloirs du palais, ceux qui savent vraiment faire un podcast, ou son pitoyable père et sa lamentable demi-sœur, prêts à vendre ses secrets et son histoire aux tabloïds contre monnaie sonnante et trébuchante – qui d’une manière ou d’une autre lui paraissaient plus puissants qu’elle, malgré son immense célébrité, malgré sa richesse, malgré ses privilèges ? Et après tout, peu importe leur vécu à eux... Ils n’avaient qu’à pas se mettre en travers du chemin de Meghan, de son envie de faire le bien et de bien le faire. Harry pourrait vous en parler : les traumatismes d’enfance ont tendance à biaiser votre point de vue.
Le Suppléant, le succès de librairie d’Harry, remarquablement écrit (par J.R. Moehringer), retrace l’ancienne vie solitaire du prince avec un niveau de détail digne d’une IRM, mais peut-être un certain manque de lucidité. Harry relate par exemple un voyage en Namibie, destiné à la lutte contre le braconnage, au cours duquel il avait insisté pour dormir dehors malgré les avertissements de son équipe : « On vient d’avoir la preuve qu’il y a des lions, boss ». Tous ceux qui l’accompagnaient – gardes du corps, policiers du cru, garde forestier et soldats namibiens, tous là pour assurer sa protection –, déplore Harry, sont allés se coucher dans leurs tentes ou dans leurs véhicules plutôt que de veiller à ce qu’il ne se fasse pas dévorer dans la nuit. Le livre aborde également avec force détails les problèmes de Harry avec sa famille, à commencer par ses retrouvailles avec le roi Charles et le prince William, décrit à la fois comme son « frère bien-aimé » et son « meilleur ennemi », avec sa sempiternelle « expression contrariée » et son « inquiétante calvitie ». Les pages suivantes ne sont guère plus flatteuses pour ce bon vieux Willy.
Lors d’une soirée en 2023, quelqu’un demande en privé à Harry s’il a eu dernièrement des nouvelles de sa famille. Devant sa réponse négative, la personne lui demande alors s’il pense en avoir bientôt, ce à quoi il répond qu’il l’espère. « Ça m’a vraiment fait de la peine pour lui, explique la source. Son espoir paraissait tellement sincère. » Pour cet indiscret, Harry n’a jamais vraiment saisi la portée que pourrait avoir ce livre, vendu à des millions d’exemplaires, dans lequel il déballe le linge sale d’une famille notoirement secrète et méfiante, empêtrée depuis des années dans une crise de relations publiques. « Le pouvoir des mots, le pouvoir du récit... Je ne sais pas si c’est quelque chose dont il avait pleinement conscience en faisant ça. »
Dans Le Suppléant, Harry ne se contente pas de dresser des portraits au vitriol des membres de sa famille, il accuse les officines de son frère, de son père et de Camilla d’avoir alimenté la presse avec des informations sur lui afin de détourner l’attention de leur propres affaires gênantes, voire de les avoir fait disparaître entièrement dans une sorte d’échange de bons procédés. Harry a poursuivi l’éditeur du Daily Mail en diffamation pour avoir publié en 2022 un article affirmant que le prince avait essayé de dissimuler ses tentatives de bénéficier d’un service de sécurité financée par le contribuable ; le prince a finalement renoncé aux poursuites et un juge lui a ordonné de payer les frais de justice du Daily Mail à hauteur de 50 000 livres.
Harry est actuellement impliqué dans deux autres procès qui creusent plus encore le fossé le séparant de son pays natal… et de sa presse à scandale. D’abord une affaire d’atteinte à la vie privée contre l’éditeur du Sun, News Group Newspapers, qui fait suite à un accord déjà conclu avec Mirror Group Newspapers dans le cadre d’une accusation de piratage téléphonique. Mais ce qui l’isole le plus, c’est le procès au sujet de la protection policière sur le sol de Grande-Bretagne dont Harry, Meghan et leur fils aîné, Archie, ont été privés depuis leur départ du Royaume-Uni en 2020. La sécurité de la famille est pourtant clairement menacée : une personne qui a travaillé en étroite collaboration avec eux affirme que des inconnus prennent des Lyfts pour se rendre chez eux et, en 2023, le couple a été impliqué dans ce qu’un porte-parole a appelé une « course-poursuite qui aurait pu tourner à la catastrophe » avec des paparazzis (même s’il n’y a eu ni blessé, ni collision, ni plainte). La personne qui a interagi avec Harry en 2023 décrit également une « situation très effrayante avec des paparazzis » après que des employés de l’hôtel où Harry séjournait aient prétendument averti les photographes de sa présence. Néanmoins, la Haute Cour de Londres a annulé à deux reprises le procès intenté au Royaume-Uni. Harry a fait appel.
Selon une personne proche de Harry et Meghan, cette affaire serait l’une des raisons de l’absence de Harry au mariage de son ami de longue date Hugh Grosvenor, duc de Westminster, en juin. Selon la source, revenir pour cet événement aurait été tendre le bâton pour se faire battre et remis en question son réel besoin de bénéficier d’une protection financée par le gouvernement. La source imagine la réponse du tribunal : « “Vous étiez ici en mai et vous avez pu assister à un mariage sans aucun problème.” À mon avis, de nombreuses décisions concernant ses séjours au Royaume-Uni sont également prises en fonction de cette affaire. »
Enfin bien sûr, il y a Willy. La source affirme qu’après qu’aient été envoyées les invitations, Harry et Grosvenor ont eu une conversation (Vanity Fair a également rapporté que Harry pourrait ne pas avoir été officiellement invité). Selon la source, la discussion a porté sur le malaise ressenti par Harry à l’idée d’être à nouveau plongé en territoire Windsor, en pleine claustrophobie familiale. « Tout d’un coup, tout tourne autour des frères, leurs regards se croiseront-il ? Se tiendront-ils proches l’un de l’autre ? » Exactement comme lors du couronnement de Charles en 2023 et des funérailles de leur oncle Lord Robert Fellowes en août.
Les journalistes, bien sûr, scrutent ça avec la même attention que s’il s’agissait du film amateur de Zapruder. Toujours selon la même source, Harry leur manque, ou du moins le personnage qu’ils en avaient fait dans leurs journaux. « Je crois que beaucoup de journalistes aiment surtout la version de Harry qu’ils avaient contribué à créer. » Le bon vieux temps où le prince venait à leur rencontre pour sympathiser et échanger des plaisanteries. « Certes, mais lui aussi, quand vous partiez, se moquait de vous dans votre dos et vous détestait. »
Qui est le vrai Harry, remis en liberté après avoir grandi dans un zoo ? D’après la personne qui a eu des contacts professionnels avec Meghan, il demeure socialement très isolé. « Elle a été franche là-dessus : Harry ne s’est pas encore fait beaucoup d’amis. » La personne qui a travaillé à des projets audiovisuels avec le couple a également sa petite idée : « Je pense que Harry ne sait pas ce qu’il veut parce qu’il a grandi dans un aquarium et qu’il ne sait donc pas ce qu’est vraiment la vraie vie. À mon sens, il a probablement envie qu’on le laisse tranquille, embrasser quelques bébés de temps en temps sans avoir à se soucier d’argent. Je ne crois pas qu’il veuille être célèbre comme Meghan veut l’être. »
Toutes les personnes que nous avons interrogées pour cet article sont unanimes : Harry et Meghan sont très amoureux. « Il y a quelque chose de très électrique entre eux, quand ils se lancent des regards, on se demande si on ne ferait pas mieux de les laisser seuls. » Quand Harry est sans sa moitié, un intime du couple le décrit comme quelqu’un de « très sociable, très doué pour le contact, il a le don de mettre tout le monde à l’aise, un peu comme Diana ». Mais quand il est en public avec Meghan, « il y a un numéro bien rodé », juge notre source, « il la protège parce que les gens sont méchants avec elle, et il change du tout au tout ».
Harry a plusieurs fois dressé un parallèle entre son épouse et sa défunte mère. « Ma plus grande crainte, c’est que l’histoire se répète, écrivait-il dans un communiqué de 2019 évoquant le traitement de Meghan par la presse. J’ai vu de très près ce qu’il peut arriver quand on chosifie une personne au point que les gens ne la voient plus comme un être humain et ne la traitent plus comme tel. J’ai perdu ma mère, et désormais, je vois ma femme être la proie des mêmes forces. »
Si Harry se soucie tant de la sécurité de sa femme, celle-ci le lui rend bien. Un ancien proche collaborateur du couple décrit Meghan comme une épouse prévenante, qui arrange tout pour son mari : « Avant Meghan, Harry se pointait [au bureau de presse du palais], posait quelques questions puis s’en allait. On sentait que ça ne lui plaisait pas trop, même s’il restait cordial. » Vu d’aujourd’hui, on a peine à imaginer le prince Harry s'intéresser de son propre chef aux médias. La source qui a travaillé avec le couple raconte : « Je peux tout à fait l’imaginer souffler d’aise après sa rencontre avec Meghan, et lui dire “C’était tellement épuisant, mais avec toi, tout est facile.” Je ne dis pas qu’il y a quelque chose d’œdipien pour autant, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle est plutôt maternante avec lui. »
On peut imaginer le résultat euphorisant de cette dynamique de couple, ce besoin de croire en l’autre qui érige leur union en rempart face aux difficultés. Leur envie d’aventure n’a cependant pas été de tout repos pour ceux qui les ont accompagnés. « On ne peut pas leur dire non, confie la source qui a travaillé aux projets audiovisuels du couple. Si je suis partie, c’est parce que je ne pouvais plus me voir dans la glace. »
En s’affranchissant de la réalité vécue par les autres, le couple a peut-être opté pour une vérité plus émotionnelle que factuelle. Ainsi, beaucoup remettent en question les assertions souvent égrenées par Meghan devant les médias quand elle raconte leur histoire : typiquement, l’affirmation selon laquelle elle n’a jamais googlé le prince Harry, ou celle qui veut qu’elle ignorait l’étiquette avant de rencontrer la reine d’Angleterre, devant laquelle on fait une révérence, et ne l’aurait découverte qu’au dernier moment.
« Meghan est du genre à consulter le menu d’un restaurant sur Internet avant d’y aller pour savoir ce qu’elle va commander », raconte Tom Fitzgerald, chroniqueur mode et culture qui dirige avec son mari Lorenzo Marquez la marque Tom and Lorenzo. Une résidente de Montecito à qui il est arrivé de déjeuner dans le même restaurant que Meghan Markle a appris du serveur que celle-ci appelait avant de venir pour s’assurer d’avoir une table à l’abri des regards. « Donc, l’idée qu’elle ait pu ignorer qu’il fallait faire la révérence devant la reine, ça me semble assez peu crédible. Avec tout ce qu’elle nous a toujours raconté d’elle, ça me paraît impensable qu’elle soit allée rencontrer la famille royale sans se renseigner un minimum. » Tom Fitzgerald souligne également une contradiction apparente : Meghan n’a cessé de répéter qu’elle était forcée de porter des tons neutres lorsqu’elle était en compagnie des Windsor pour éviter de faire de l’ombre aux tenues de la reine ou des autres membres de la famille royales, mais à présent qu’elle est libérée de ces contraintes, sa garde-robe n’a pas tellement changé de couleur.
Un journaliste expert de la famille royale pense que Meghan a surtout cherché à se glisser dans l’image que son mari se faisait de la fonction plutôt que de mener ses propres recherches. Il se montre plus indulgent : « C’est une très bonne idée pour faire durer un mariage. C’est une moins bonne idée quand il s’agit de travail, mais si vous rejoignez cette grande famille, il faut que vous puissiez la voir à travers les yeux de votre mari, que vous puissiez défendre ses intérêts dans ce vaste groupe. On comprend que leur relation marche, même si tout l’aspect travail en famille s’est effondré. »
Tournées aux motifs nébuleux
Une dynamique de couple charmante (quoique freudienne) : un mari et une femme qui font tout pour le bien-être de l’autre, qui roucoulent main dans la main, tout en rêvant de changer le monde, même si cela implique de fermer les yeux sur les ratés de leur stratégie disruptive. Cette propension à suivre leur instinct plutôt que le protocole habituel a provoqué quelques remous durant leur passage dans la famille royale. Des conflits n’ont pas manqué d’apparaître avec la famille de Harry et le personnel du palais, nous explique le journaliste, mais selon lui, c’est parce que « Harry ne sait pas qui il est. Il ne comprend pas comment fonctionne une monarchie. Sa famille ne lui a pas inculqué la légende familiale, en partie parce que cela ne l’a jamais vraiment intéressé, et en partie parce qu’il a été en quelque sorte abandonné à l’âge de huit ans. »
Cependant, leur charisme et leur volonté de changer le monde ont donné lieu à des campagnes couronnées de succès. Leurs tournées « royales » au Nigeria en mai et en Colombie en août ont en quelque sorte offert une préfiguration d’une monarchie dépoussiérée façon Meghan Markle. « Les Invictus Games sont un produit très bien structuré, une marque, une organisation que Harry a mis plus de dix ans à construire, et c’est pourquoi selon moi la tournée au Nigeria a eu un tel succès, explique Elaine Lui, la spécialiste des stars derrière le site Lainey Gossip. C’est quand ils apparaissent dans des contextes qui ne sont pas liés aux Invictus que les gens ne savent pas vraiment ce qu’ils font là. » Car d’habitude, les choses sont assez claires : il y a les tournées royales où les individus représentent la couronne et défendent sa cause par différents évènements et il y a les actions menées par des célébrités pour le compte d’organismes bien établis, comme Angelina Jolie, qui s’est rendue en Ukraine ou en Afghanistan dans son rôle d’ambassadrice du Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU. En septembre Harry est apparu devant un petit groupe à la tribune des Nations Unies à New York pour parler des problèmes rencontrés par le Lesotho, l’un des pays où son association Sentebale est active. Leur mode opératoire interroge. Elaine Lui : « Elle pourrait utiliser l’histoire et la réputation d’un organisme connu et prêter sa célébrité à cette cause, pour sensibiliser le public à un sujet particulier et améliorer l’efficacité de telle ou telle institution. » Car la question que posent leurs tournées aux motifs assez nébuleux, c’est celle de l’aide qu’ils apportent et de la particularité de la fondation Archewell dans le paysage. Après avoir récolté plus de 13 millions de dollars en 2021, selon les documents publiquement consultables, l’organisme a amassé deux millions de dollars en 2022. On ne connaît pas encore les chiffres de l'ONG pour 2023 ou 2024. « Certes, ce sont deux bons porte-parole de leur fondation, juge Elaine Liu, mais comme elle est récente, ils n'ont pas encore prouvé qu’ils pouvaient atteindre de grands objectifs philanthropiques indépendamment de la couronne. »
D’ailleurs, l’ampleur même de cette indépendance est l’un des autres points qui vaut au couple quelques critiques. Quand vous utilisez encore votre titre et que vous vous rendez dans les pays en voie de développement, que vous laissez des petites filles vous faire la révérence – comme c’est arrivé à Meghan en Colombie –, est-ce qu’on peut dire que vous avez vraiment délaissé la monarchie ? Et cela vous donne-t-il le droit de la critiquer ?
La docu-série Netflix Harry & Meghan nous explique par le menu les souffrances psychiques ressenties par le couple, provoquées par les brimades dont Meghan a fait l’objet, avec la complicité voire la connivence de l’establishment royal. Pourtant, à aucun moment cela ne semble les détourner de l’idée qu’ils s’inscrivent dans cette lignée. Dans la série, Harry raconte que lors de leur dernière semaine en tant que membres actifs de la famille, le couple, ayant fait à regret le choix de se démettre, ne cesse de se dire : « Nous aurions pu continuer à faire ça toute notre vie. » Quand Charles monte sur le trône après la mort d’Elizabeth, les deux enfants du couple deviennent le prince Archie et la princesse Lilibet. Les personnes liées à la production d’Archetypes et à la promotion du livre de Harry disent avoir eu pour consigne de s’adresser au couple en leur donnant du Sir et du Madam, même si à l’occasion du refus d’un interlocuteur, la demande a été abandonnée. D’autres disent avoir été encouragés par Harry et Meghan à les appeler par leur prénom. « Au final, ça leur donne du cachet, ça les distingue, dit notre source proche du couple. Aux États-Unis, le succès, l’argent, la célébrité, c’est assez courant. Mais un titre de noblesse, ça ne court pas les rues. » D’après Elaine Lui, le cercle rapproché de Meghan (soit l’actrice Mindy Kaling, l’épouse de Nacho Figueras et socialite Delfina Blaquier, Tracy Robbins, créatrice de mode et femme du vice-président de Paramount, et l’influenceuse parentalité et activiste Kelly McKee Zajfen) rassemble tous les critères de l’artistocratie américaine : « Elles restent en coulisses et forgent leur pouvoir tranquillement, méprisant quelque peu celles qui sont trop assoiffées de célébrité. »
Une universitaire, spécialiste d’études noires américaines (et elle-même noire) s’est étonnée de la manière dont le racisme est abordé dans Harry & Meghan : tout n’est esquissé que par petites touches. Ainsi de la broche figurant une mauresque portée par la princesse Michael de Kent lors d’un brunch auquel Meghan Markle assistait, du colonialisme bon teint des ducs de Cornouailles et de Lancaster, des tiares et des bijoux de famille, ou encore ce « biais inconscient » dont Harry parle au sujet de sa famille. « Le racisme est attribué à des individus de mauvaise volonté ou localisé dans le passé. La reine Elizabeth devient une gentille grand-mère, elle est assise à l’arrière de sa voiture, les genoux sous une couverture. Une histoire très mignonne que raconte Meghan Markle, mais cela ne se relie à aucun moment à l’idéologie plus vaste de l’Empire britannique, qui est celle d’Elizabeth aussi, un empire qui se considère comme le leader naturel du monde entier, au prix de la ségrégation des personnes de couleur. » Pire, selon la chercheuse : « La construction de Harry & Meghan leur donne le rôle de victimes du système, alors qu’ils ont simplement été privés de leur privilège blanc. »
Dans le docu-série, le couple ne cesse de répéter combien il juge dommage que la famille royale n’ait pas su faire de Meghan Markle un atout pour les nouveaux temps. Car l’époque change et William a exprimé ses « profonds remords » pour « les effroyables atrocités de l’esclavage » lors d’une tournée en Jamaïque. Comme le dit l’historien David Olusaga dans la série : « Le Commonwealth, c’est l’une des raisons pour lesquelles cette incapacité du palais à défendre Meghan est vraiment regrettable. Le Commonwealth, ça représente 2,5 milliards de personnes, dont une grande majorité est noire ou non blanche. On avait enfin une femme qui ressemblait à la plupart des sujets du Commonwealth. » Peu après, on entend le prince regretter que le palais soit « passé à côté d’une immense opportunité avec [sa] femme, ça aurait pu donner quelque chose de très fort au niveau mondial ». La source proche du couple tient à souligner que Harry n’est pas opposé à la monarchie, « c’est juste qu’il n’aimait pas la façon dont les choses étaient gérées par l’institution. Ce qui le chagrine, ce sont les gens et leur comportement, pas la tradition. »
Cette source, elle-même non blanche, défend la légitimité de Meghan à vouloir un morceau de l’empire. « Si j’étais dans la même position qu’elle et qu’on me traitait de la sorte, je ne vois pas pourquoi je devrais avoir l’impression que le titre ne m’est pas dû, que je ne l’ai pas mérité, au contraire, ça donne l’impression qu’on cède à la pression de s’exclure soi-même. Donc ça provoquerait peut-être l’envie inverse, de vouloir encore plus le titre. Et de le transmettre à mes enfants. »
Repaire de stars et glace vegan
À Montecito, les célébrités ont toujours vécu en bonne intelligence. Cette petite ville du comté de Santa Barbara a vu passer son lot de stars : Natalie Portman, Jeff Bridges, John Carradine, Kirk et Michael Douglas, Jonathan Winters, Gwyneth Paltrow, Adam Levine, Jimmy Connors, T.C. Boyle, Leonardo DiCaprio, Neil Young et Daryl Hannah, Michael Keaton, et évidemment Oprah Winfrey. Une anecdote typique de Montecito circule : un jour, un labrador s’échappe pour aller saluer un enfant et lécher la glace qu’il tient à la main. Le père de l’enfant – Scott Disick, membre du clan Kardashian – court alors vers le propriétaire du chien. Pas pour le sermonner, non, mais pour le rassurer : la glace est végane, le chien ne risque rien. Certes Katy Perry a eu, comme toujours, quelques soucis légaux avec sa propriété, et Ellen DeGeneres, avec ses rachats discrétionnaires de propriétés, est souvent accusée de faire grimper le prix de l’immobilier. « Je pense que tout le monde, y compris les stars les plus en vue, préférerait que la ville ne soit pas autant sur les radars », explique une source locale. Montecito est un lieu où personne ne songerait à « embêter » une star, si ce n’est pour dire bonjour au café. Selon ses résidents, c’est un endroit calme et chaleureux, où règne un esprit de village.
D’après plusieurs personnes avec qui nous nous sommes entretenus, le prince et la « starlette », comme l’appelle notre source locale, ne se sont pas fait que des amis ici. On les accuse, au même titre que DeGeneres de la hausse de l’immobilier, mais aussi d’alimenter le flux de touristes qui s’accaparent les places de parking dans les rues pour emprunter les chemins de randonnée locaux, comme celui où Meghan a été photographiée pendant que Harry assistait au couronnement de son père. Impossible de trouver une table au Lucky’s, le dinner du coin. Si notre source à Montecito affirme que ni lui ni ses amis n’ont croisé le couple (deux autres disent avoir vu Harry à vélo en ville), on voit les Sussex dans la vidéo de renouvellement des vœux d’Ellen DeGeneres et Portia de Rossi, et certains disent avoir vu le prince s’adonner au polo sur un terrain non loin, que l’on retrouvera dans la prochaine docu-série de Harry pour Netflix. Le projet de Meghan pour la plateforme a quant à lui été tourné dans une maison proche de la leur.
Le siège d’American Riviera Orchard, dont le logo sur Instagram ressemble étrangement aux armoiries d’une maison royale, se trouve à Montecito. Si on parle de Montecito comme de la « Riviera américaine » dans une brochure de 1898 publiée par la compagnie ferroviaire Southern Pacific, le surnom désigne depuis longtemps la ville de Santa Barbara. Personne ici n’a jamais entendu Montecito appelée comme ça. « C’est un peu du boniment, nous dit un résident, elle se sert de ce qu’elle trouve pour vendre sa camelote. » Et ce faisant, elle attire encore davantage l’attention sur le lieu où son mari et elle ne cessent de réclamer qu’on les laisse tranquilles. « Ce sont des hypocrites qui croient que tout leur est dû, fulmine notre source locale. Ils ont fui l’Angleterre pour échapper au harcèlement de la presse, et une fois aux États-Unis, ils font tout pour attirer la presse. » C’est d’ailleurs selon Elaine Lui ce qu’on leur reproche le plus fréquemment : « On ne peut pas avoir que les bons côtés de la célébrité et éviter les mauvais côtés. » Mais, comme elle le fait remarquer, « c’est une chose très commune chez les stars. Ne pas vouloir être pris en photo mais tout faire pour l’être quand même. Ne vouloir que des bonnes critiques, et sinon menacer de dire du mal du journaliste sur Instagram. »
Quel destin pour American Riviera Orchard ? La marque réussira-t-elle à exister sous ce nom ? Le 31 août, le Patent and Trademark Office, institution chargée de la propriété intellectuelle aux États-Unis, refusait le brevet de la marque. « L’enregistrement est refusé parce que la marque demandée correspond à une dénomination géographique », pouvait-on lire dans l’avis négatif rendu. En d’autres termes, impossible de déposer un lieu (allez expliquer ça à la reine Victoria). Le même jour, selon le New York Post, la même institution reçoit une plainte de la marque de primeur Harry & David, célèbre pour ses poires, qui n’apprécie guère la ressemblance de ce nom avec sa ligne de produits Royal Riviera. En ce qui concerne la substance de la marque, Elaine Lui se souvient que Tig, la première marque de lifestyle de Meghan Markle, avait cartonné parmi ses amis à Toronto, lorsque la future princesse y tournait la série Suits. « Mais American Riviera Orchard, pour moi, ça sent 2014 à plein nez, pas très 2024, évacue-t-elle. C’est connu, la célébrité vous enferme dans l’âge que vous aviez quand vous l’avez rencontrée. Et je pense que là, on est exactement dans ce cas de figure. Meghan a arrêté The Tig après avoir rencontré Harry et ARO est peut-être un moyen de reprendre les choses où elle les avait laissées. »
La source proche du couple : « Ce qu’on ne peut pas enlever à Meghan, c’est qu’elle travaille dur, elle donne tout dans ce qu’elle fait. Et ça lui suffit. Je crois que c’est pour ça qu’American Riviera Orchard sera sûrement un grand succès. Même si dans deux ans, ça n’existe plus et qu’elle passe à autre chose, c’est sûr que ça marchera. On sera bien en peine de dire que ça a raté. »
Il y a quelques années, une rumeur a circulé dans le monde de l’édition au sujet d’un potentiel nouveau livre de Meghan. L’histoire, confirmée dans les grandes lignes par une personne bien placée dans le milieu du livre, veut que l’équipe de Meghan ait pris contact avec une maison d’édition afin de jauger son appétence pour un potentiel livre. Le concept, présenté sans document écrit ni trace officielle ? Un livre sur l’après-divorce. Pas un livre sur le divorce en général, ni sur celui de Meghan par le passé (elle a été mariée au producteur Trevor Engelson de 2011 à 2014). Non, le livre qu’on essayait de vendre, c’était le livre de son divorce avec Harry. Non pas qu’il fut d’actualité, il s’agissait en gros de prendre la température, à tout hasard, si jamais cela devait se produire : combien un éditeur serait-il prêt à mettre sur la table ? Une autre source bien informée : « Si c’était un tant soit peu vrai, ce serait l’éditeur qui l’aurait approchée et non l’inverse. » Aucune offre n’a été avancée, ni aucun manuscrit livré. Après tout, point de divorce à l’horizon.
Comment changer le monde
Pour notre source proche du couple, cette tendance à multiplier les projets chez Meghan – Archetypes, son éphémère programme de mentorat 40x40, sa marque lifestyle et la série à venir, voire son livre sur son potentiel divorce qui ne verra jamais le jour – est précisément la raison pour laquelle elle se serait sentie tellement à l’étroit dans la famille royale : « Chez les royals, ça ne marche pas du tout comme ça. Depuis combien de temps Kate parle-t-elle de développer un programme pour la petite enfance sans qu’on en voit la couleur ? Onze, douze ans ? » Kate Middleton a lancé Shaping Up, une campagne qui veut sensibiliser le public « à l’importance des cinq premières années de vie de l’enfant ».
Pendant ce temps, Meghan est passée de star de la télé à princesse révolutionnaire, fuyant avec son mari la famille royale et fondant un organisme à mi-chemin entre association caritative et start-up hollywoodienne. Avec ça, pas besoin d’être de droit divin pour avoir confiance en soi !
Pour savoir ce qu’elle fera de son pouvoir, il faudrait d’abord comprendre comment elle veut changer le monde, ce projet que Harry et elle ne cessent de claironner. Jameela Jamil, Chrissy Teigen et Omid Scobie, auteur de Harry et Meghan, libres (sur leur passage dans la famille royale et leur départ) et de Fin de règne (sur les années suivantes de la dynastie Windsor), ont tous témoigné avoir reçu le soutien inattendu de Meghan quand ils traversaient des passes difficiles, même lorsqu’ils n’étaient pas proches d’elle. Elaine Lui y voit la marque de ses années passées au palais, tout comme Harry y a appris à défendre une organisation caritative. « C’est leur job, dit-elle, ils vous gratifient de leur royauté, et c’est ça le cadeau. Ce n’est pas comme si Diana avait été copine avec tous ceux auxquels elle rendait visite à l’hôpital ! »
« Je crois qu’ils ne savent pas vraiment ce que c’est de changer le monde, juge quant à elle la source qui travaillait sur leurs projets audiovisuels. Ce qu’ils veulent c’est qu’on les voie comme des gens qui font bouger les choses. » C’est peut-être la raison pour laquelle Meghan n’a cessé de raconter l’histoire de la lettre qu’elle aurait écrite à Procter & Gamble pour se plaindre d’une publicité sexiste pour du savon – une histoire racontée à l’envi sur plusieurs plateaux, dans Archetypes, en Colombie, dans des conférences –, s'attribuant le mérite du changement de ce spot, afin que celui-ci ne laisse plus entendre que les femmes sont celles qui font la vaisselle. Du côté de Procter & Gamble, contacté à de nombreuses reprises, on refuse de répondre sur le rôle potentiellement déclencheur de Meghan. Toujours est-il qu’en 2021, la multinationale signe un partenariat avec Archewell dans l’objectif « de donner à entendre les voix des adolescentes, et de faire que leurs points de vue et leurs expériences soient entendus dans les lieux où l’on prend des décisions ». Que la lettre de Meghan ait été ou non l’étincelle, le fait qu’elle continue à raconter cette histoire plus de trois ans après montre bien que c’est le statut auquel elle aspire. Pour la productrice Jane Marie, qui a travaillé avec de nombreuses célébrités, les rêves des Sussex « sont à la base plutôt plus nobles que ceux de la plupart des gens ».
Pointer les effets modestes dans le réel de leur volonté de changer le monde ne fait que contribuer au problème de fond de Harry et Meghan : quoi qu’ils fassent, ils ne peuvent pas gagner – du moins, si on fait abstraction de la part de leur vie qui se déroule en dehors des tabloïds et des commentaires de blog. Si Harry porte le fardeau de celui dont on n’attend rien, pour Meghan, c’est tout l’inverse : on la blâme de ne pas avoir su s’élever à la hauteur de cet impossible idéal. Comme le résume notre source dans les médias : « Le monde entier voulait qu’elle devienne un modèle, mais elle n’a pas su franchir le pas. Diana traversait des champs de mines, Meghan n’a même pas osé prononcer le mot slut. »











