L’Odyssée : 10 différences entre le film de Christopher Nolan et le texte d’Homère


Le cinéaste s’est autorisé une certaine licence poétique dans son adaptation de l’épopée d’Homère. On passe en revue les changements les plus notables apportés au texte original, avec, en prime, les commentaires de la célèbre helléniste Emily Wilson.
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L’OdysséeMelinda Sue Gordon/Universal Pictures

À cheval offert, on ne regarde pas les dents… Sauf, bien sûr, lorsqu’il est rempli de soldats ennemis. On sait ça depuis le cheval de Troie. Dans L’Odyssée, l’ambitieuse adaptation signée Christopher Nolan, l’animal en question a laissé le roué Ulysse (joué par un Matt Damon grisonnant mais qui a bien rentabilisé son abonnement à la salle) rongé par la culpabilité et hanté par des visions du sac de Troie. Alors, oui, on confirme à l’intention des férus de lettres classiques qui grinceraient des dents : cet Ulysse souffrant d’un trouble de stress post-traumatique est un pur anachronisme, mais vous devriez néanmoins vous en remettre.

Contrairement, donc, aux hommes d’Ulysse. Selon Emily Wilson, qui a signé en 2017 une traduction anglaise de L’Odyssée qui a fait couler beaucoup d’encre (du moins dans le petit monde des hellénistes), la gloire après laquelle court Ulysse après la perte de ses compagnons est « une forme de gloire profondément ambiguë ». Dans la version de Nolan, mensonges et pillages annoncent l’effondrement de l’âge du bronze, comme un avertissement transparent (voire, diront certains, un tantinet trop appuyé) sur les empires déclinants et trop avides.

Alors, quelles sont au juste les différences entre le texte, L’Odyssée d’Homère, et le film, L’Odyssée de Nolan ? La vraie question serait plutôt : combien de temps avez-vous devant vous ?

Il est évidemment logique que Nolan modernise L’Odyssée. L’épopée originale a environ trois mille ans. Elle est née d’une tradition orale, à une époque où les Grecs ne disposaient pas encore d’une langue écrite. Un aède, autrement dit un poète ou, plus simplement, un conteur, récitait devant un public les quelque douze mille vers de l’épopée, probablement pendant plusieurs jours (chez Nolan, cette fonction incombe au rappeur Travis Scott, qui interprète l’aède du palais d’Ithaque et frappe le sol avec un bâton au rythme de l’hexamètre dactylique, la métrique du poème original). Les spécialistes ne s’accordent toujours pas sur la manière dont L’Odyssée a été composée. Certains pensent qu’elle résulte d’un processus progressif, au cours duquel différents aèdes ont apporté leur propre style aux récitations, jusqu’à ce que le récit soit finalement rassemblé et mis par écrit. D’autres estiment que la cohérence de l’ensemble suppose un auteur unique, le poète Homère, traditionnellement présenté comme aveugle, même si rien ne garantit qu’un tel homme ait réellement existé.

Ce que l’on a, en revanche, c’est ce poème étrange et à nul autre pareil. Et ce qui rend L’Odyssée à la fois difficile et fascinante pour le public contemporain tient au moins en partie à son personnage principal, presque impossible à cerner. De héros, Ulysse n’a que le nom : il est tout sauf un modèle moral. Chez Homère, il est un manipulateur aux mille visages. Sa capacité à se transformer selon les circonstances est précisément ce qui le rend remarquable. Ses ruses sont parfois stratégiques. À d’autres moments, il semble mentir pour le simple plaisir de mentir. Beaucoup de son charme, mais aussi de l’admiration que lui portent les dieux, repose sur son talent inépuisable pour inventer des bobards.

Dans son film, Nolan se débarrasse pourtant presque entièrement de l’Ulysse embrouilleur. Il le remplace par une figure plus sombre et compose un récit où les thèmes classiques de la gloire et du retour au foyer se mêlent à des préoccupations très contemporaines : immigration, agression militaire et jusqu’à la définition même d’une société civilisée dans un monde multiple et interconnecté. En d’autres termes, une partie de la magie littérale passe à la trappe (contrairement au poème, le film ne montre jamais Athéna, jouée par Zendaya, apparaître au fils d’Ulysse, Télémaque, sous les traits d’un vieillard, puis s’envoler dans le ciel avant de se changer en chouette, ce qui est regrettable pour nous, et probablement aussi pour Tom Holland) mais le film y gagne autre chose. Pour entrer dans le détail de tout ce que Nolan a modifié en adaptant L’Odyssée, poursuivez votre lecture. Attention cependant, ici commencent les spoilers.

Alors c’est qui, cet Ulysse ?

« Parle-moi d’un homme complexe. » C’est ainsi que s’ouvre la traduction (discutée) d’Emily Wilson. Ici, « complexe » traduit le grec ancien polytropos, qui signifie littéralement « aux nombreux tours » ou, disons, « insaisissable ». Le terme évoque autant les aventures mouvementées d’Ulysse que sa personnalité aux multiples facettes. Que signifie être un homme ? Celui qui a été transformée par une succession d’expériences peut-il rentrer chez lui et y être encore reconnu ? Telles sont les questions centrales du poème.

Mais le héros refuse ici de nous simplifier la tâche avec des réponses simples. Ulysse est un roi, un voleur, un guerrier, un chef qui perd tous ses hommes, un père absent, un adultère et un époux dévoué qui rêve de retrouver son foyer. Ironie suprême, son trait de caractère le plus stable est son talent pour le mensonge. Dans le poème, il ment même à son père Laërte, déjà accablé par les épreuves, au sujet de sa véritable identité, puis le regarde pleurer. La plupart du temps, ses ruses sont manipulatrices et servent ses propres intérêts.

Si Athéna et la nymphe Calypso, interprétée dans le film par Charlize Theron, le préfèrent aux autres mortels, c’est notamment parce qu’elles considèrent sa capacité à inventer des fictions sans fin comme une forme d’intelligence proche de la leur. La Calypso d’Homère le qualifie affectueusement de « fripon ». Ulysse, à juste titre, se méfie d’elle, puisqu’elle est elle aussi experte en tromperie.

« Rien dans le récit ne nous invite vraiment à reprocher à Ulysse ses nombreux mensonges. Le poème nous encourage plutôt à trouver très amusante la compagnie de quelqu’un qui aura toujours une histoire intéressante à raconter », explique Wilson, qui n’avait pas encore vu le film au moment de notre entretien. Sa ruse fait partie de son charme, et il est parfaitement disposé à raconter quelques contrevérités si cela peut l’aider à rentrer chez lui. Pour le public grec antique, ses mensonges créaient des histoires à l’intérieur de l’histoire, prolongeant le récit et son pouvoir de divertissement.

Ulysse/Matt Damon semble lui aussi impatient de retrouver Ithaque. Il est cependant beaucoup plus partagé face à son passé de manipulateur. Dans le poème, on ne sait pas ce qu’entend Ulysse lorsqu’il se fait attacher au mât de son navire pour écouter le chant des Sirènes. Dans le film, il révèle qu’elles lui ont simplement dit ce qu’il savait déjà : au fond, il ne veut pas vraiment rentrer chez lui. Lorsqu’un Ulysse déguisé retrouve finalement Pénélope dans son palais, on comprend qu’il est hanté par la violence déployée à Troie, violence rendue possible par sa propre ruse. Chez Nolan, son hésitation ne concerne donc pas seulement l’accueil héroïque qui pourrait lui être réservé. Il se demande également s’il est encore l’homme qu’il faut pour gouverner Ithaque après ce qu’il a fait.

Les aventures d’Ulysse : monstres et déesses

Les rencontres mythiques qui jalonnent le voyage maritime d’Ulysse sont les épisodes les plus célèbres du poème. Pourtant, elles n’en occupent qu’une partie relativement réduite. L’épopée comprend vingt-quatre chants. Les quatre premiers suivent Télémaque dans sa recherche d’informations sur son père. Les treize derniers racontent ce qui arrive après le retour d’Ulysse sur les côtes d’Ithaque. Ce sont néanmoins les chants du milieu qui ont le plus nourri l’imagination collective.

Comme Christopher Nolan, Homère adorait les flashbacks. La plupart des aventures de L’Odyssée sont en réalité des récits qu’Ulysse raconte aux Phéaciens, peuple raffiné et remarquablement hospitalier (ils appliquant à la lettre la xenia). Nolan supprime cette structure et escamotent les Phéaciens, mais les épisodes d’aventure restent dans l’ensemble fidèles au poème. Quelques différences de taille subsistent néanmoins.

Calypso

Après avoir quitté Troie, Ulysse met dix ans à rentrer chez lui. Il en passe sept sur une île auprès de la sublime déesse Calypso. Dans le poème, Calypso en pince pour lui et refuse de le laisser partir. Elle lui promet l’immortalité s’il accepte de rester et de partager chaque nuit sa couche, ce qu’il fait contre son gré (mais bien sûr). Calypso ne comprend pas pourquoi il souhaite retrouver son épouse Pénélope. Comme elle le lui fait remarquer dans la traduction de Wilson : « Je sais que mon corps est plus beau que le sien. » Et cet argument massue : « Je suis aussi plus grande. » Malgré cette offre manifestement irrésistible, l’Ulysse d’Homère tient à retrouver son épouse vieillissante. Il explique plus tard à Nausicaa, princesse des Phéaciens : « Rien n’est préférable à deux êtres vivant sous le même toit, unis par l’harmonie de leurs pensées. » Athéna finit par intervenir et convainc Zeus d’ordonner la libération d’Ulysse afin qu’il reprenne son voyage.

La Calypso de Nolan ressemble moins à une geôlière qui aurait un crush sur Ulysse qu’à une thérapeute compatissante dotée d’une armoire à pharmacie de qualité. Ulysse mange en effet la fleur de lotus qu’elle lui tend (une plante narcotique qu’Homère évoque en réalité dans une autre partie du poème) et oublie son foyer. Cette Calypso ne semble pourtant pas particulièrement malveillante. Le lotus sert presque de traitement destiné à apaiser les souvenirs traumatiques d’Ulysse. Lorsqu’il se souvient enfin de ce qu’il cherchait à retrouver, elle le laisse partir sans faire d’histoires.

Le Cyclope

Dans le poème, Ulysse demande l’hospitalité au géant Polyphème lorsqu’il le rencontre avec ses hommes dans sa grotte. Polyphème, sans doute le pire hôte de toute la mythologie classique, ne trouve rien de mieux à faire que de se saisir de deux des hommes d’Ulysse et de les fracasser « violemment contre le sol comme des chiots », jusqu’à « inonder le sol de leur cervelle ». Une attitude qui ne figure dans aucun manuel de savoir-vivre un peu sérieux, ce n’est pas Nadine de Rothschild qui nous contredira.

Avant de s’échapper, Ulysse dit au Cyclope qu’il s’appelle « Personne ». Ainsi, lorsque Polyphème, désormais aveugle, appelle les autres géants en criant que « personne » ne l’a blessé, ceux-ci le prennent pour un dément. Une fois remonté sur son navire, Ulysse ne parvient cependant pas à résister à l’envie de provoquer le Cyclope et lui révèle son vrai nom. Polyphème étant le fils de Poséidon, il demande à son père d’empêcher Ulysse de retrouver sa maison ou, à défaut, de faire en sorte qu’il y arrive le plus tard possible, seul et après avoir causé la mort de tous ses compagnons.

Le Polyphème de Nolan est moins bavard. Il n’a pas de compagnons cyclopes et les échanges entre lui et Ulysse disparaissent, y compris la célèbre ruse du « Mon nom est Personne ». Le film montre néanmoins le géant dévorer les hommes d’Ulysse. La scène fait référence à l’une des Peintures noires de Francisco de Goya, Saturne dévorant un de ses fils, autre réinterprétation moderne d’un récit classique, probablement pas un hasard.

Les Lestrygons

Dans le poème, les Lestrygons forment un autre peuple de géants cannibales qui dévorent plusieurs compagnons d’Ulysse. Dans l’adaptation de Nolan, ce sont des colosses vêtus d’armures vaguement médiévales, qui taillent les soldats en pièces avec leurs épées. On ne va pas se mentir, Homère semblait commencer à être un peu à court d’idées dans ce passage. Nolan a eu raison de varier un peu les plaisirs.

Circé

Circé est une déesse dotée de pouvoirs magiques qui transforme certains compagnons d’Ulysse en porcs. Dans le poème, Hermès aux pieds rapides remet à Ulysse une potion à base de plantes destinée à le protéger de ses sortilèges. Le dieu lui conseille aussi d’obliger Circé à promettre de rendre forme humaine à ses hommes, puis de coucher avec elle puisque, de toute évidence, c’est ce qu’elle veut (on ignore si Homère a réellement existé, mais si tel était le cas, il ne fait guère de doute qu’il était un homme). Hermès recommande enfin à Ulysse de veiller à ce que Circé ne lui coupe pas les parties génitales. Circé rend effectivement leur apparence aux hommes, puis traite Ulysse avec tant de générosité qu’il reste auprès d’elle pendant une année entière, oubliant son projet de retour jusqu’à ce que ses compagnons le lui rappellent.

Dans le film, Samantha Morton incarne une Circé plus terrienne, qui ne cherche pas à séduire Ulysse. Elle semble surtout vouloir lui démontrer, ainsi qu’à ses hommes, qu’ils sont de petits porcs cupides et révéler ainsi leur « véritable nature ». Une lecture qui s’accorde avec l’un des thèmes du film, l’avidité, qui prend ici la forme très concrète de la gloutonnerie.

Affaires étrangères : hospitalité, fascination et peur

Dans L’Odyssée de Nolan, les Spartiates et les habitants d’Ithaque s’inquiètent des « peuples de la mer » susceptibles d’envahir leurs territoires. Cette peur n’apparaît pas explicitement dans l’épopée d’Homère. Il faut toutefois rappeler que le poème ne se déroule pas à l’époque de sa composition, au VIIe ou au VIIIe siècle avant notre ère, mais plusieurs siècles plus tôt, pendant l’âge du bronze. Cette période a vu prospérer la civilisation mycénienne, une civilisation grecque ancienne dotée d’une écriture, de techniques d’ingénierie avancées et de palais impressionnants, avant son effondrement mystérieux. Les causes de ce déclin restent incertaines. Une hypothèse aujourd’hui largement contestée veut que les Mycéniens auraient été envahis par les Doriens venus du Péloponnèse. Ce sont probablement eux qui ont inspiré les « peuples de la mer » de Nolan.

Dans l’introduction de sa traduction, Wilson explique qu’à l’époque où le poème a été composé, les Grecs archaïques développaient leurs voyages et leur commerce (et leur colonisation ) dans toute la Méditerranée. Cette expansion les obligeait à entrer en contact avec de nombreuses cultures étrangères. Comme il n’existait aucune forme de droit international régissant les rapports entre cités, les Grecs s’appuyaient sur la xenia, que l’on peut traduire par « hospitalité réciproque ». Il s’agissait d’un lien entre foyers et familles, même très éloignés géographiquement, qui pouvait se transmettre pendant plusieurs générations. Cette règle imposait d’accueillir tout étranger, même un mendiant non invité couvert de haillons (comme Ulysse lorsqu’il se déguise à Ithaque). L’hôte devait lui offrir à manger, un bain et un abri. Ce n’est qu’ensuite qu’il pouvait lui demander son identité et son origine.

Dans le film de Nolan, la xenia est appelée « loi de Zeus » et prend la forme de la règle d’or, traiter les autres comme on souhaiterait être traité. Pour les Grecs archaïques, elle n’était toutefois pas exactement le fruit d’un pur altruisme. Elle permettait surtout aux voyageurs et aux marchands de circuler et de créer des réseaux dans des territoires autrement dangereux. Les Grecs présentaient la xenia comme une loi divine placée sous l’autorité de Zeus, afin qu’elle soit respectée comme un contrat sacré favorable à leur domination commerciale et culturelle. Sa violation pouvait également justifier la colonisation et la piraterie (les Cyclopes, par exemple, étaient décrits comme monstrueux, ce qui, selon Wilson, a servi à légitimer la colonisation de la Sicile par les Grecs).

Le poème d’Homère exprime bien une certaine méfiance envers les étrangers vivant près de la mer. Mais cette peur vise monstres, déesses, magiciennes et autres nymphes. L’Ulysse d’Homère éprouve aussi une attirance pour certaines de ces créatures fantastiques. Il devient l’amant de Calypso et de Circé, et se laisse volontairement envoûter par le chant des Sirènes. Le texte exprime cependant une inquiétude profonde : en adoptant les coutumes locales et en s’attachant à ces femmes exotiques, qui vivent selon des règles moins patriarcales que celles des humaines, Ulysse risque d’être absorbé et de perdre l’identité qu’il cherche précisément à retrouver. C’est une autre version de la vieille peur d’être dévoré par l’Autre, ce que le Cyclope, les Lestrygons et le monstre Scylla font littéralement subir à ses hommes.

Le film insiste sur la culpabilité découlant des faits d’armes d’Ulysse et laisse peu de place au cours de ses trois heures à cette attirance ambivalente, entre fascination et danger, même si Calypso lui offre une certaine compagnie (la dimension sexuelle est largement atténuée, comme toujours chez le prude Nolan). Certaines explorations hautes en couleur du poème sont donc gommées, même si en contrepartie, l’angoisse constante d’Ulysse donne au film une cohérence thématique assez convaincante.

La loi de Zeus oblige Télémaque et Pénélope à accueillir les prétendants qui espèrent épouser cette dernière en l’absence d’Ulysse. Mais la xenia impose aussi des devoirs à celui qui reçoit l’hospitalité. Tout comme un hôte se doit de ne pas dévorer ses invités, ce qui paraît raisonnable, les invités, de leur côté, ne doivent pas abuser de l’accueil qui leur est offert. C’est pourtant précisément ce que font les prétendants de Pénélope. Les massacrer peut toutefois sembler une sanction légèrement excessive. Pourtant, dans le poème, Zeus et Athéna soutiennent le projet d’Ulysse et l’aident directement à éliminer les prétendants arrogants. Le film ne montre pas clairement cette complicité divine et ne contient aucune scène céleste où les dieux complotent en faveur ou contre les humains.

L’intervention des dieux signifie-t-elle qu’Ulysse est moralement fondé à tuer les prétendants ? Pas nécessairement. Comme le rappelle Wilson dans l’introduction de sa traduction, « les dieux de L’Odyssée sont des êtres intéressés, dont les interventions dans la vie humaine sont principalement guidées par leurs désirs, leurs caprices et leurs préférences, plutôt que par un engagement constant en faveur d’une loi morale ». En résumé, les dieux sont immortels, ils ont du temps à ne plus savoir qu’en faire et, in fine, s’ennuient. Il faut bien qu’ils s’occupent.

Le cheval de Troie, Sinon et le sac de la ville

Au début du film, Télémaque se rend à Sparte pour obtenir des informations sur son père. Le roi spartiate Ménélas, interprété par Jon Bernthal, lui raconte comment Ulysse et lui se sont cachés dans le ventre du cheval de Troie. Le poème d’Homère ne décrit jamais directement le cheval ni le sac de la ville. La chute de Troie n’y apparaît qu’à travers des récits qui glorifient les guerriers grecs.

Puisque la ruse du cheval reste l’exploit le plus célèbre d’Ulysse, on pardonnera volontiers à Nolan d’ouvrir son film sur un plan spectaculaire de l’animal posé sur le rivage, partiellement immergé et gardé par un seul soldat, Sinon, joué par Elliot Page. Sinon apparaît dans L’Énéide de Virgile, mais pas dans L’Odyssée. Le malheureux est chargé de convaincre les Troyens que le cheval est une offrande destinée aux dieux, avant d’être tué sans grande cérémonie.

Avant que le rôle d’Elliot Page ne soit révélé, une rumeur affirmait qu’il interpréterait le légendaire Achille (ce qui avait logiquement déchaîné les recoins les plus mascus d’Internet). Le Sinon de Nolan constitue pourtant un intéressant contrepoint moral à Achille. Ce dernier est un guerrier célébré qui poursuit volontairement la gloire en acceptant de mourir jeune. Sinon, à l’inverse, est un pion inconscient, probablement choisi comme messager pour sa petite taille : il n’aurait guère été très utile pendant le pillage de Troie.

Par ailleurs, dans le poème, lorsqu’Ulysse descend aux Enfers pour obtenir des conseils sur son retour à Ithaque, il rencontre Achille. Celui-ci reconnaît qu’il préférerait être vivant et misérable plutôt que régner sur les morts. Ses paroles semblent renforcer la détermination d’Ulysse à survivre à tout prix, même si cela implique de perdre tous ses hommes. Dans le film, c’est Sinon qu’Ulysse rencontre. Il reproche à son roi de ne pas avoir rendu les honneurs appropriés aux soldats d’Ithaque morts au combat, aggravant ainsi sa culpabilité.

Les esclaves du palais

Pour le public contemporain, l’un des passages les plus difficiles à avaler dans L’Odyssée est le sort atroce réservé à un groupe de femmes esclaves. Dans le film, celles qui travaillent au palais sont principalement désignées comme des « servantes ». Wilson explique cependant avoir choisi quant à elle le terme « esclaves » dans sa traduction, le grec original ne laissant aucune ambiguïté sur le sujet. L’esclavage faisait partie de la vie quotidienne dans la Grèce antique. N’importe qui pouvait être capturé et vendu. Rien dans L’Odyssée ne suggère une opposition politique ou philosophique générale à cette pratique. Pour reprendre les mots de Wilson : « ce n’est pas un texte abolitionniste ». Le contraste entre Ulysse, prêt à tout pour retrouver sa maison, et les esclaves, qui en sont dépourvues, indique toutefois que leur vie n’avait rien d’enviable. Comme Ulysse le dit à Calypso : « La pire souffrance humaine est l’absence de foyer. »

Dans le poème, douze esclaves ont des relations sexuelles avec les abominables prétendants de Pénélope. Après avoir tué les hommes qui convoitaient son épouse, Ulysse oblige les jeunes femmes à nettoyer leur sang. Il ordonne ensuite qu’elles soient elles aussi exécutées. « Frappez-les de vos longues épées, éteignez en elles toute vie. Elles oublieront ce que les prétendants les ont forcées à faire. » Télémaque, faisant preuve d’initiative, imagine une solution qu’il juge encore meilleure : les pendre toutes à une même corde. « Ainsi, les jeunes femmes, la tête alignée, furent prises dans un nœud autour du cou afin que leur agonie soit lente et douloureuse », écrit Homère dans la traduction de Wilson. « Elles haletèrent, leurs pieds s’agitèrent encore un instant, mais guère longtemps. »

Le narrateur exprime une certaine compassion pour ces esclaves pendues, qui n’avaient probablement pas vraiment pu exercer leur libre arbitre au moment de se faire trousser par les prétendants. Cela ne signifie pourtant pas que le poème considère leur exécution comme injuste. « Ces meurtres sont liés à la gloire, explique Wilson. Impossible de tolérer dans sa maison des femmes qui ont été revendiquées par d’autres hommes, car cela diminue la gloire d’Ulysse et son contrôle sur le foyer. C’est une forme de crime d’honneur. Et Athéna adore ça. »

On voyait mal Matt Damon ordonner le meurtre de jeunes femmes innocentes dans le film. Sans grande surprise, Nolan évacue donc presque entièrement cet épisode. La seule « servante » que le spectateur apprend à connaître est Mélantho, jouée par Mia Goth. C’est une suivante perfide, proche d’Antinoos, interprété par Robert Pattinson, qui trahit Pénélope. Lorsque le massacre des prétendants commence, Mélantho tente de s’enfuir. Pénélope lui ferme cependant la porte au nez, scellant par la même son sort.

La fin

L’Odyssée d’Homère possède plusieurs fausses fins. Le poème ne s’achève pas lorsqu’Ulysse tue les prétendants et les esclaves. Il ne s’arrête pas lorsqu’il retrouve Pénélope et partage avec elle le lit conjugal. Il ne se termine pas davantage lorsqu’il revoit enfin son père. La conclusion arrive après que la nouvelle du massacre des prétendants s’est répandue, plaçant les habitants d’Ithaque au bord de la révolte. Avec l’accord de Zeus, Athéna descend alors du ciel et ordonne aux habitants d’arrêter de se battre. Elle leur fait également oublier ce qui vient de se produire. Même à ce moment, l’histoire du héros n’est pas vraiment terminée. Ulysse annonce à Pénélope qu’il va repartir mener « des raids » afin de remplacer toutes les richesses qu’il a perdues. C’est là qu’Homère s’arrête.

À la fin du film, Ulysse Damon repart lui aussi sur un navire. Mais son voyage répond à un objectif un peu plus noble que la simple cupidité. Il ne cherche pas à reconstituer sa fortune, mais à rendre quelque chose à ceux qu’il a perdus. La dernière image le montre se dirigeant vers l’ouest, aux confins du monde, où il pourra enfin honorer ses compagnons morts, avec Pénélope à ses côtés. Ses remords trouvent un écho plus tôt dans le film chez Hélène, incarnée par Lupita Nyong’o, qui exprime elle aussi ses regrets face aux violences provoquées en son nom. Sur ce point comme sur d’autres, l’adaptation de Nolan pose une question différente de celle du poème, mais tout aussi profonde : que devons-nous aux autres, surtout lorsque nous avons déjà tant pris pour nous-mêmes ?

Initialement publié par Vanity Fair US